Crise de civilisation

Plus on s’intéresse à la politique de notre pays, à celle de l’Europe, pour eux-mêmes et dans le monde, aux problèmes qui sont les nôtres et à la façon que nous avons d’y faire face, ou de ne pas y faire face, plus on s’aperçoit que le mal est profond. Plus on creuse, plus le mur des fondations contemporaines apparaît pourri, plus la racine du mal qui les ronge recule toujours plus profond et toujours plus loin.

On a beaucoup parlé dans nos échanges à la France de Marianne des symptômes, espérant qu’ils étaient le mal lui-même, alors qu’ils n’en étaient que l’expression. Ce mal, nous le savons tous, est la perte de confiance en notre civilisation, en ses valeurs, voire le rejet de cette civilisation, au nom de tous les méfaits dont elle se serait rendue coupable en tant que telle, au nom de tous les maux qui en ont surgi.

Ce rejet est, si ce n’est général, du moins dominant, dans le monde intellectuel, à l’université, dans celui des medias, de la politique. Il est prégnant dans les classes éduquées. Il ne reste de notre passé que des principes généraux et généreux appelés droits de l’homme. Si en tant que principes généraux et comme préambule à une constitution où en tant que déclaration universelle, ils ont toutes leur valeur, ils sont trop abstraits ou généraux pour guider des politiques et trop mince pour être à eux seuls les fondements d’une civilisation.

Toute politique de nations anciennes comme les nôtres doivent s’inscrire dans l’histoire, en continuité avec elle. Prétendre réinventer le monde ex nihilo lavé des péchés qu’auraient commis nos ancêtres au cours des 5000 dernières années passées parce que nous serions purs et eux affectés des pires turpitudes est un hubris prométhéen. Rejeter notre passé dans les ténèbres alors que nous en sommes le produit est d’une absurdité totale. Si ce passé avait été entièrement mauvais, il n’aurait rien créé de durable au cours des millénaires de l’histoire. Pas même les droits de l’homme. Rejeter notre histoire, cultiver le mépris et je dirais même la haine de notre civilisation, c’est donner raison à tous ceux qui au long des siècles ont voulu l’abattre et tort à tous ceux qui ont toujours voulu la redresser, la faire progresser, l’élever toujours plus haut.

Je ne vais pas retracer toute l’histoire, mais plus près de nous le mal dont il s’agit résulte des grandes catastrophes du XXe siècle, la Grande Guerre, la Seconde Guerre Mondiale et l’Holocauste, même si les racines du rejet sont plus anciennes. Or rejeter notre passé en bloc, c’est accorder la victoire à Hitler et tenir pour insignifiant tous ceux qui l’ont combattu, de la Résistance et de tous les soldats et chefs engagés dans les armées qui l’ont mis à terre après 6 années de lutte acharnée. Au mieux, c’est tirer de mauvaises conclusion des tragédies du XXe siècle, au pire cela résulte d’une réécriture du passé et d’un travail de faussaire. C’est cette coupure historique qui nous empêche de concevoir et de mettre en pratique des politiques pragmatiques et raisonnables pour la France, et pour l’Europe, dans le monde tel qu’il est et qui lui n’a pas renoncé à son histoire et à ses identités culturelles et civilisationnelles.

La liste des fautes ou des impuissances intellectuelles à concevoir une politique et à agir est bien entendu interminable. Cette coupure historique oubliant que nous sommes une civilisation judeo-chrétienne nous amène par exemple à ouvrir la porte à la Turquie, héritière de l’Empire Ottoman et organisatrice non repentie du génocide des Arméniens, peuple chrétien, comme membre de l’Union européenne; elle nous interdit de penser l’immigration et nous amène à la subir et à la laisser nous transformer à son image plutôt que d’en exiger l’intégration à notre culture; elle nous empêche de comprendre les ex-pays de l’Est; elle nous a amené à saborder notre enseignement du primaire jusqu’au bac puisque nous n’avions rien de bon à transmettre.

Ce nihilisme nous conduit à accepter la montée de l’anti-sémitisme issu de l’immigration musulmane, au nom de la repentance des crimes commis en Europe contre les Juifs. Ce nihilisme conduit les classes favorisées qui en sont les ardentes promotrices à mépriser le peuple, perçu comme l’héritier des âges obscurs dont on prétend se détacher et s’affranchir. Les conséquences de ce nihilisme sont immenses et concernent tous les aspects vitaux d’une société. On peut se demander si le nihilisme de l’art contemporain, de la mode, de la musique, la laideur qu’ils promeuvent, n’est pas la conséquence de cette réaction auto-immune vis à vis de tout ce que notre civilisation a produit de beau et de grand.

Quand on commence à entre-voir la racine du mal dans toute son ampleur, on ne peut que constater son impuissance. Seul un événement catastrophique de grande ampleur serait susceptible de changer le cours de l’histoire qui s’écrit sous nos yeux depuis 70 ans, longtemps insidieusement mais de manière particulièrement éclatante ces dernières années.

Alors, il faut continuer à lutter contre les symptômes, défendre la laïcité, essayer de promouvoir de meilleurs idées sur tel ou tel sujet important comme l’école, ou en économie, continuer à défendre l’idée de l’assimilation des immigrés à la nation, refuser les contre-sociétés en train de se constituer, en gardant à l’esprit que le mal qui nous ronge est plus profond, tout en faisant en sorte chacun à son niveau de contribuer à recréer un espoir pour notre civilisation, des raisons de l’aimer et de la défendre et en gardant l’espoir que des événements inattendus puissent dévier notre course vers l’anéantissement civilisationnel.

 

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