Laïcité et droits des femmes.

La laïcité traite du droit des femmes.
C’est un sujet récurrent et pour d’aucuns, c’est évidemment oui, car les religions monothéistes font de la femme un être qui complète l’homme, pas un égal. Donc lutter pour la séparation de l’Etat avec les cultes permettrait de défendre l’égalité homme femmes en tenant à l’écart les statuts infériorisant des cultes. Oui, en effet, c’est incontestable.

Mais ce n’est pas aussi simple. Prenons deux exemples hors des religions :

– Aristote et ses contemporains considéraient la femme comme un « être défectueux », « débile ». Et le berceau de la démocratie (et pour certains de la laïcité), la république athénienne, refusait la citoyenneté aux femmes, éternellement mineures,

– Plus près de nous, au début du 20ème siècle, le parti radical, parti de la loi de 1905, s’est opposé au droit de vote des femmes via le Sénat [1, 2]. Il faudra attendre la Libération de 1945 pour qu’elles aient le droit de vote. Et là encore, il aura fallu batailler dur pendant 3 ans avant d’avoir acquis ce droit de vote, du fait de la continuelle résistance des radicaux sur ce sujet [3]. Parmi les arguments opposés, le vote des femmes aurait été peu républicain et censément clérical, ou l’infériorité naturelle de la femme, revue et corrigée par le scientisme…

Bref, faire de la laïcité un levier tout puissant du droit des femmes me semble en exagérer les vertus. En effet, les inégalités sociales envers les femmes font partie des constructions socio-culturelles (anthropologiques ?) des civilisations du pourtour méditerranéen et, bien que les cultes partagent ou aient repris cet aspect, cette vision inégalitaire ne leur est pas propre.

Donc, oui, en limitant l’influence sur l’Etat des cultes, on aide les droits des femmes. En particulier à notre époque ou le retour de mouvements religieux intégristes pousse en avant les justifications religieuses de ces inégalités. Mais croire que cela suffit est une erreur. En France, les sujets du droit de vote, de l’accès au travail, de l’égalité salariale, de l’accès à l’éducation, de l’émancipation financière, ou les difficultés à pouvoir allaiter ou être informées sur ce thème, sont des sujets connus encore cruellement d’actualité concernant le droit des femmes et pour lesquels il n’y a pas de légitimation religieuse.

C’est pourquoi je suis très attentif au glissement que l’on lit de plus en plus à ce sujet. Nous passons de « la laïcité peut aider à la cause des droits des femmes » à « la laïcité permet les droits des femmes » et on commence à lire dans certains écrits « les droits des femmes c’est la laïcité ». Il s’agit d’une réduction d’un problème réel au seul domaine de spécialité de certains, au risque d’occulter des leviers importants pour traiter les problèmes. Dans les débats politiques et idéologiques qui ont cours actuellement, il nous faut être précis dans la définition des champs d’action.

Dans son dossier de mai 2018 [4], la Licra rappelle que la laïcité s’articule autour de deux axes :

– Liberté de conscience (liberté de croire ou de ne pas croire) ;

– Séparation de l’Etat et des cultes.

Cela m’inspire deux réflexions.

Premièrement, certains incluent intégralement dans la laïcité d’autres sujets, tels que le progressisme, le féminisme, etc. Ce faisant, ils en dénaturent le principe puisqu’ils glissent de la liberté de conscience à la liberté de bonne conscience, en incluant des sujets d’opinion. Il ne s’agit plus alors d’émancipation des décisions de la Cité de certaines structures de direction de la pensée, mais d’injonctions à émanciper les individus de de certaines pensées, voire à sacraliser certaines opinions en les incorporant dans la laïcité. Il en va ainsi du multiculturalisme, considéré par certains auteurs comme laïque car résultant du droit à la différence, alors qu’il nie le caractère de peuple unifié que porte la laïcité. Même glissement sémantique avec le postulat « laïcité principe universel émancipateur », qui, sans autres précisions, permet d’agréger tout ce qui sera considéré comme aliénant. Or, à l’extrême, l’émancipation totale de l’homme, c’est le projet de « l’homme nouveau » tel que le socialisme du 19ème siècle le vantait : l’homme bon, fraternel, égal aux autres, ouvert au progrès. Le risque que je vois avec ces ajouts est alors de réintroduire la notion d’absolu moral et d’uniformisation, ce que les utopies des 19ème et 20ème siècle ont essayé de faire, avec le succès que l’on sait.

Deuxièmement, la laïcité permet la liberté de conscience et elle ne juge pas du contenu de la croyance. Si une croyance pose problème, ce n’est pas à strictement parler un problème de laïcité, sauf si la croyance entend réfuter la liberté de conscience, par exemple. En fixant la liberté de conscience, la laïcité enjoint les citoyens à critiquer les croyances pour ce qu’elles sont, pour les principes qu’elles mettent en avant. Elle le permet parce qu’elle fait primer la loi humaine sur la loi religieuse. Cela a pour conséquence que la laïcité ne défend pas les droits civiques, ne protège pas contre la maltraitance, par exemple ; elle donne la primauté aux lois sur ces sujets. Ce sont donc bien ces lois qui définissent les droits.

De même, la laïcité ne protège pas des dogmatismes politiques ou militantismes que l’on trouve dans certains mouvements ou partis. Il reste donc bien du travail pour les citoyens éclairés car la laïcité n’abolit pas le politique, au contraire, elle en rend chacun plus responsable. Emanciper n’est pas infantiliser.

Ces élargissements devraient inquiéter, du moins devraient faire réfléchir, notamment parce que cela nourrit les fantasmes et les attaques des adversaires de la laïcité en en faisant un principe fourre-tout. Qui plus est, les absolus en politique n’ont jamais produit beaucoup de bien.

La laïcité est un principe fondamental, qui dit que l’individu est libre de conscience et que son rôle de citoyen n’a pas à être contrôlé par des structures dogmatiques religieuses. C’est déjà très bien et si on l’appliquait, ce serait encore mieux. Mais ce n’est pas un outil de (ré-)éducation qui dit ce que chacun doit penser, ou comment il doit se comporter. Elle n’est, par exemple, aucunement une autorisation à porter un jugement de valeur entre croyants et non-croyants. C’est la création de l’espace citoyen où, par la liberté de conscience et la séparation de l’Etat et des cultes, le débat démocratique a lieu. Vouloir y agréger toutes les idées progressistes que l’on veut ne peut que conduire à diluer et désincarner ce principe et, finalement, le dissoudre. Et c’est un danger que je vois poindre.

La laïcité est un grand progrès atteint par notre Nation et nous devons faire attention à ne pas le vider de son sens ou le remplir d’un autre, car bien d’autres combats demeurent à mener hors de son champ d’action. La laïcité sans adjectif et sans additif.

Aleister Arpad.

Texte publié pour le groupe Gnothi Seauthon avec l’autorisation d’Aleister Arpad.

[1] https://www.google.fr/…/pourquoi-les-francaises-nont-elles-…

[2] https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Droit_de_vote_des_femmes

[3]https://www.cairn.info/revue-bulletin-de-l-institut-pierre-…

[4] LICRA – dossier « Vive la laïcité », mai 2018

Commentaires

1 réfléxion sur “Laïcité et droits des femmes.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *